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    jeudi 9 novembre 2017

    Le silence ou un changement de paradigme par Takao Onishi

    Une lecture du film Silence de M. Scorsese et du roman d’Endô par Takao Onishi

    TAKAO ONISHI

    prêtre jésuite
    Né à Hiroshima (Japon) dans une famille non-catholique et converti au catholicisme à l’âge d’adulte, ce jésuite japonais est étudiant de théologie au Centre Sèvres à Paris depuis 2014. Avant cela, il a étudié la littérature française et la philosophie, obtenant un master ès lettres de l’université de Tokyo ; puis il a été professeur de philosophie et de religion au lycée Rokko à Kobe au Japon entre 2012 et 2014.

     

    Tant le roman d’Endô que le film de Scorsese nous posent beaucoup de questions épineuses, sans forcément y répondre. Silence nous conduit à une réflexion bouleversante qui remue en nous quelque chose qui est de l’ordre du fondement spirituel.

    Un jour Endô était devant un fumie (plaque du Christ) dans le musée des martyrs à Nagasaki ; ce n’était pas la première fois qu’il visitait le musée ni regardait le fumie, mais cette fois-ci, il a remarqué pour la première fois sur la plaque une petite trace de doigt de pied qui l’avait piétinée. Cette expérience a suscité en lui tant d’imagination qu’il a forgé son roman à partir de là.

    Comme on le sait, les chrétiens cachés japonais ont transmis dans la clandestinité leur foi chrétienne de génération en génération. Mais, rappelons-nous aussi que pendant presque 250 ans (1629-1873), l’État n’ayant cessé d’imposer le fumie chaque Nouvel An lunaire, ils ont continué à le piétiner, puis en se rassemblant dans un lieu caché, ont récité ensemble une prière de contrition et celle adressée à la Vierge Marie, dans un sentiment de culpabilité et dans une espérance de se confesser un jour, lorsqu’un prêtre viendra. « Qui oserait affirmer que les faibles ne souffrent pas plus que les forts ? » (Folio, p. 284) – cette question qui se trouve dans les dernières pages du livre était, en fait, son point de départ.

    Certes, le piétinement de Rodrigues pourrait nous choquer ; mais l’étape où il est arrivé à la fin n’est pas si simple qu’on peut se contenter de la qualifier d’apostasie, car, comme dans le cas des chrétiens cachés, il semble toujours garder la foi au Christ, loin de la perdre. C’est ainsi que nous sommes invités à examiner son parcours.

    Dans l’avant-propos, l’auteur décrit le désir de Rodrigues d’aller au Japon au temps des persécutions de la façon suivante : « [il était] dans l’impossibilité de croire que leur maître vénéré [= Ferreira], mis suivant le choix entre un glorieux martyre et l’avilissement, se fût abaissé comme un chien devant les infidèles. » (p. 15) Déjà là, on constate clairement une idée qui habitait Rodrigues, une pensée schématique séparant les martyrs forts et glorieux de ceux qui piétinent le fumie, faibles et avilis.

    Cette pensée qu’il avait sera mise en relief par ses sentiments lors de trois occasions décisives : 1) Après avoir été arrêté, il a éprouvé une déception et un mécontentement du fait que son arrestation avait été si calme et paisible, loin d’être tragique comme celle des martyrs et du Christ lui-même comme il l’avait imaginé (p. 125). 2) Lors de l’interrogatoire, son imagination a été trahie par le fait que c’était très banal et paisible, loin d’être dramatique comme celui du Christ et de Pilate dans les clameurs de la foule (p. 165). 3) Au moment où Rodrigues a reconnu l’inquisiteur Inoue, il a été stupéfait par le fait que le persécuteur n’était qu’un vieil homme ayant une apparence candide et débonnaire, loin d’être comme un démon (p. 171).

    Rodrigues possédait donc un idéal de la foi, une image héroïque et triomphante de Dieu, des martyrs et de l’évangélisation, tandis que la réalité qu’il rencontre est tout à fait médiocre, misérable et minable. De ce décalage entre son idéal et la réalité, se pose donc inévitablement en lui une question fondamentale : « Seigneur, pourquoi gardez-vous toujours le silence ? » Le parcours missionnaire de Rodrigues est donc un processus où son idéal se démolit, où il passe de la gloire à l’humiliation, bref, où il est obligé de se dépouiller.

    Le point culminant de son dépouillement de soi est le moment même du piétinement. Au lieu d’être un missionnaire exemplaire qui dirige les fidèles ou un martyr héroïque qui offre audacieusement sa vie au Seigneur, Rodrigues devient un « lâche apostat » qui foule aux pieds l’image du Christ qu’il a tellement adoré. Pourtant, paradoxalement, c’est à ce moment même qu’il découvre une nouvelle image de Dieu : un Dieu qui est infiniment miséricordieux même pour ceux qui renoncent à la foi, comme la mère d’un meurtrier n’abandonne jamais son fils bien-aimé. C’est dans la profondeur du silence qu’il entend la voix du Christ qui connaît même la souffrance de ceux qui se culpabilisent après l’avoir renié, la partage avec eux, et les accompagne jusqu’au bout. Rodrigues a ainsi vécu un changement de paradigme : le passage d’un Christ glorieux et triomphant à un Christ humilié, ami des humiliés.

    En l’examinant ainsi, l’expérience particulière de Rodrigues nous rappelle une figure biblique, Élie. Dans le fameux passage (1R 19,11-13), ce prophète a vu à l’Horeb un vent, un tremblement de terre et un feu, dans lesquels il n’y avait pas Dieu, et après ceux-là, il a entendu le « bruissement d’un souffle ténu », qui est le signe de la théophanie pour lui. Or, l’ouragan, le feu et le tremblement de terre étaient des signes de la manifestation de Dieu à Moïse sur le mont Sinaï (cf. Ex 19,16-19). Dès lors, on pourrait penser que si Élie s’était trop attaché aux signes de la théophanie de Moïse, il n’aurait pas pu reconnaître le vrai signe qui est le sien. Pour qu’il puisse reconnaître son « signe à lui », il a dû surmonter les images de Dieu qu’il avait en tête. En outre, il serait bon de noter que l’expression hébreu traduite par « bruissement d’un souffle ténu » signifie littéralement la « voix d’un silence ténu ». Ce qui fait que dans les deux cas, Rodrigues et Élie, le moment décisif du changement de paradigme se passe dans la profondeur du silence.

    Pendant que nous bavardons, Dieu garderait le silence. Mais c’est dans le vrai silence où nous nous taisons humblement en nous mettant à son écoute, que Dieu sort de son silence et nous parle. Pour que Dieu se manifeste librement et gratuitement, il faut que nous lâchions des images figées que nous avons de Dieu et qui limitent donc les manières d’agir de Dieu dans notre cadre humain. Le parcours vécu de Rodrigues nous pose enfin une question toujours actuelle : n’oublions-nous pas que Dieu est toujours plus grand que notre pensée ?