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    jeudi 15 juin 2017

    Histoire de Judas: Les réponses de Rabah Ameur-Zaimeche

    Le vendredi 5 mai 2017, à l’occasion de la troisième édition des Rendez-vous cinéma de l’ECR consacrées cette année aux « Origines », IL EST UNE FOI avait invité Rabah Ameur-Zaïmeche à débattre de son dernier film « Histoire de Judas » qui propose une relecture personnelle et singulière du disciple mal-aimé et de sa relation avec le Christ. Hélas, pour des raisons personnelles, le réalisateur a du se désister à la dernière minute. Si le film a particulièrement touché le public, bien des questions sont restées sans réponse. Nous avons pris la liberté d’en synthétiser quelques-unes pour les transmettre à Rabah Ameur-Zaïmeche. Nous le remercions d’avoir accepté d’y répondre par écrit. Nous publions ici, et avec son accord, ses réponses. Où il est question de parole, d’antisémitisme et d’égalité, à mille lieux lieues des interprétations canoniques.

    IL EST UNE FOI : Pour quelles raisons Judas s’oppose de façon si radicale à toute trace écrite des paroles de Jésus ? Qui désire cette destruction ? Jésus ou Judas ou les deux ?

    Rabah AMEUR-ZAIMECHE : Jésus est le chef spirituel d’une communauté juive. C’est un rabbin, c’est-à-dire un maître qui aide et guide les siens. Par conséquent, c’est lui qui décide de la destruction des traces écrites de ses paroles. Judas n’est qu’un disciple loyal qui tend au sublime de l’action. Il s’agit d’hommes simples, pauvres parmi les pauvres, dans une Judée sous domination romaine où l’on croit fermement, et de façon imminente, à l’arrivée des légions célestes annonçant la fin des temps. Alors pourquoi conserver des paroles qui, une fois figées, restent extérieures et autoritaires ? Certes l’écriture dissémine la parole, mais elle falsifie le sens premier qui avait un rapport non au contenu du discours, mais la vivacité amoureuse de l’oralité… Comme si cette parole pouvait s’émettre et non se transmettre. Comme le dit un ancien adage, la lettre tue et l’esprit vivifie. La parole, sitôt écrite, devient cadavérique. Pour nous, la parole de Jésus est une parole évanescente, une parole incorporée, dissoute dans l’âme et mariée à la vie. Le verbe est vie et action, c’est là l’enseignement premier de sa parole qui vole comme une hirondelle et se confond avec l’air pur. Alors que la parole qu’on fige sur les pierres ou les parchemins sert les dogmes, les pouvoirs et se fait instrument de domination… Jésus devait forcément s’en défier.

    IEUF : Est-ce que Jésus envoie Judas détruire les écrits pour l’écarter au moment stratégique ou surtout pour qu’il n’y ait pas d’écrits ?

    RAZ : Tout d’abord d’Evangile véridique, il n’y en a pas. Les travaux de nombreux exégètes et les recherches les plus récentes nous démontrent que de cette époque, nous ne savons pas grand-chose et que les évangiles, qu’ils soient canoniques ou apocryphes, ont été écrits bien plus tard et ne sont historiques que par défaut. A partir de là, le ressort le plus simple que nous avons trouvé est qu’en fait Judas n’était pas là au moment de l’arrestation et de la crucifixion de son maître, il n’était pas là pendant la Passion – et les absents ont toujours tort… « Fais ce que tu dois faire. Et fais-le vite. », lui ordonne Jésus. Une mission délicate et périlleuse : détruire ce qui aurait été le seul véritable évangile, les chroniques recueillies sur place des actes et des paroles de Jésus.

    IEUF : Pour quelles raisons avez-vous choisi d’interpréter la figure de Judas ?

    RAZ : C’est le plus beau des Juifs et il a une dimension tragique inouïe. Jouer son rôle n’a pas été un risque, mais un honneur : Judas est pour nous comme un réceptacle de toute altérité, alors qu’il a été et est encore la figure emblématique de cet antisémitisme qui allait croître au fil des siècle, comme une flétrissure interminable et délirante. Pour moi, son nom n’a jamais été symbole de traîtrise et il est grand temps à présent qu’il cesse de cristalliser la haine des Juifs.

    IEUF : La dernière scène, dans laquelle Judas s’allonge dans le tombeau vide, peut-on dire que c’est en image le cœur brisé de Judas, qui meurt de ne pas avoir pu protéger son maître et ami ?

    RAZ : Oui, on peut imaginer qu’il meurt de chagrin… Et il y a de quoi ! Ou encore qu’il s’adresse directement à Jésus avant de mourir – car il est vrai que cette séquence ouvre la porte à de nombreuses interprétations… Cependant, notre film est vidé de toute dimension théologique : ciel, grâce et gloire en sont congédiés. La lumière chaude que nous filmons inonde les corps sans jamais décroître, sans connaître l’ombre. Elle n’est pas un rayon divin, accordant aux hommes la grâce d’une élection, mais une pure lumière égalitaire.

    IL EST UNE FOI, Rabah AMEUR-ZAIMECHE.
    Paris, le 1er juin 2017.