La Ricotta

Séance le vendredi 5 mai à14h00 - Hommage à Pier Paolo Pasolini

L'histoire

Un réalisateur met en scène la Passion du Christ sous forme de tableaux vivants empruntés à la peinture maniériste italienne. Giovanni Stracci (« haillons ») trouve un petit emploi de figurant, celui du bon larron. Après avoir donné son panier-repas pour faire vivre sa nombreuse famille, il parvient à en resquiller un autre, mais c'est le chien de la star qui en mange le maigre contenu. Stracci vend l'animal à un journaliste venu interviewer le metteur en scène. Il achète un énorme fromage blanc qu'il engloutit rapidement. Alors que les invités affluent sur les lieux du tournage, Stracci meurt d'indigestion sur la croix.

 

Le point de vue de Bertrand Bacqué

À l’origine, La Ricotta faisait partie d’un film à sketches, RoGoPaG, co-réalisé par Rossellini (Ro), Godard (Go), Pasolini (Pa) et Gregoretti (G). Mais seul le court métrage de Pasolini est resté dans les mémoires. D’une part, parce que le film est jugé « blasphématoire », Pasolini écopera de quatre mois de prison avec sursis pour « outrage à la religion d’État ». D’autre part, parce qu’il s’agit d’un petit chef-d’œuvre, aussi tragique que comique. Pasolini réfutera l’idée même de blasphème en répondant que c’est le cinéaste, interprété par Orson Welles, qui commet le sacrilège : représenter la Passion, d’après les peintures de Rosso Fiorentino ou de Pontormo, sans aucun sens du sacré. Dans La Ricotta, il fustige avant tout la moyenne et grande bourgeoisie qui ne sait pas voir où se cache désormais la véritable sainteté : dans la personne du sous-prolétaire qui se démène pour nourrir sa famille et se nourrir lui-même, à en mourir d’indigestion.

 

L'auteur

Romancier, cinéaste, dramaturge, critique et théoricien, Pier Paolo Pasolini (1922 - 1975), auquel nous rendons hommage cette année, fait figure de poète martyr, et sa mort tragique sur une plage d’Ostie semble l’attester. Son rapport au christianisme et, partant, aux religions, est complexe, et lui-même se disait athée. Fils d’un officier qu’il exécrait, et d’une institutrice qu’il adorait, il a grandi sous la chape de plomb mussolinienne. C’est sur le tard qu’il aborde le cinéma, alors qu’il est déjà un écrivain reconnu. Avant de passer à la réalisation avec Accattone, en 1961, un film aux accents néo-réalistes, il signe plus d’une trentaine de scénarios, dont certains pour Fellini et Bolognini. Suivront Mamma Roma en 1962 et La Ricotta en 1963, qui sera jugée « blasphématoire ». À cette « trilogie romaine » succèdent, selon la terminologie d’Hervé Joubert-Laurencin, des « œuvres inactuelles » comme Uccellacci e uccellini (1966), Teorema (1966), Porcile (1969) ou Salò (1975).

Pasolini se considère alors « plus moderne que les modernes », et jamais son cinéma ne se résoudra à une forme « classique ». Il opère aussi de réguliers bonds dans le passé avec Il Vangelo secondo Matteo (1965), Edipo Re (1967), Medea (1970) et la « trilogie de la vie » : Il Decamerone (1971), I racconti di Canterbury (1972) et Il fiore delle mille e Una notte (1974). À côté de ses fictions, il faut signaler toute une série d’appunti, qui sont autant de films-essais, et qui peuvent être : des films de montage (La Rabbia, 1963), des reportages (Comizi d'amore, 1964), des repérages (Sopralluoghi in Palestina per Il vangelo secondo Matteo, 1965), des films à sketches (La sequenza del fiore di carta, 1969) ou des scénarios filmés (Appunti per un Orestiade africana, 1969).

Il ressort de son œuvre une figure riche et contrastée, souvent polémique et contestée. Tour à tour bourgeois, homosexuel, communiste, artiste d’avant-garde, Pasolini a lutté toute sa vie durant « avec les armes de la poésie » contre la société néo-capitaliste.

 

Citation

« Pour Pasolini, seul le sous-prolétariat est encore digne de partager le martyre du Christ. Son film est certes provocateur mais il n’est pas blasphématoire, respectueux et plein d’amour pour les Saintes Écritures. Ce mélange de sacré et de grotesque, qui emprunte certains procédés des films muets de Charlot, se retrouvera dans les courts métrages suivants de Pasolini avec Totò, également sublimes. » Olivier Père, Arte

 

Italie,1963, 35 minutes, VO I – ST F
Réalisation et scénario : Pier Paolo Pasolini
Photographie : Giuseppe Ruzzolini
Son : Luigi Puri
Musique : Scarlatti, Verdi, Tommaso da Celano, Giovanni Fusco
Interprétation : Orson Welles (le réalisateur), Mario Cipriani (Stracci), Laura Betti (la star), Edmonda Aldini (une autre star), Ettore Garofolo (l’ange), Vittorio La Paglia (le journaliste), Maria Bernardini (la stripteaseuse)
Production : Alfredo Bini, Arco Film (Rome)